Au 29 avenue Rapp, dans le 7e arrondissement de Paris, se dresse un immeuble résidentiel dont la façade n'a pas d'équivalent dans la capitale. Construit en 1900 par Jules Lavirotte, architecte lyonnais installé à Paris, le bâtiment remporte en 1901 le premier prix du concours de façades de la Ville de Paris — distinction qui récompense alors les réalisations architecturales les plus remarquables de l'année.
Jules Lavirotte et la céramique architecturale
Jules Lavirotte (1864–1928) est l'une des figures les moins connues de l'Art Nouveau parisien, malgré la radicalité de ses partis pris. Contrairement à Guimard, dont l'œuvre est liée à une commande publique massive, Lavirotte travaille principalement pour des maîtres d'ouvrage privés dans le 7e arrondissement — une clientèle aisée séduite par les nouvelles esthétiques de la Belle Époque.
Sa technique de prédilection est l'application de céramique en relief sur les façades. Pour l'immeuble de l'avenue Rapp, il fait appel à Alexandre Bigot, céramiste de renom dont l'atelier fournit également d'autres architectes Art Nouveau, et au sculpteur Jean-Baptiste Larrivé, responsable des éléments figuratifs en grès cérame.
Fiche technique
Adresse : 29 avenue Rapp, 75007 Paris. — Architecte : Jules Lavirotte. — Céramiques : Alexandre Bigot. — Sculptures : Jean-Baptiste Larrivé. — Achèvement : 1900. — Protection : inscrit au titre des monuments historiques (PA00088782 — base Mérimée).
La façade : un programme iconographique cohérent
La façade de l'immeuble Lavirotte développe un programme décoratif d'une densité inhabituelle pour un bâtiment résidentiel ordinaire. Les éléments se répartissent sur sept niveaux, du soubassement jusqu'à la corniche, sans qu'aucun centimètre carré ne soit laissé nu.
Le rez-de-chaussée est dominé par la porte d'entrée principale, véritable sculpture autonome enchâssée dans la façade. L'encadrement en grès cérame représente un entrelacs de corps féminins, de végétaux aquatiques et de formes animales — un registre symboliste que Lavirotte pousse ici à une densité rarement atteinte dans l'architecture publique française.
La façade de l'avenue Rapp illustre une conception de l'ornement où la structure portante et le décor ne sont plus séparables — la céramique adhère au béton armé jusqu'à former une peau unique.
Les étages supérieurs multiplient les motifs végétaux en relief : tiges de nénuphars, fougères stylisées, volutes d'iris. Les balcons forgés en fer reprennent ces mêmes formes à plus petite échelle, créant une cohérence visuelle entre les différentes couches matérielles de la façade.
La technique du grès cérame
Le grès cérame utilisé par Bigot est un matériau cuit à haute température (supérieure à 1200 °C) qui présente une imperméabilité totale et une résistance mécanique élevée. Ces propriétés le rendent particulièrement adapté aux contraintes d'une façade exposée aux intempéries parisiennes — gel, pluie acide, variations thermiques importantes.
La pose s'effectue par fixation mécanique sur une ossature en béton armé — technique structurelle encore récente à l'époque — ce qui permet de libérer la façade de toute fonction portante et de lui consacrer entièrement la dimension ornementale. C'est l'une des premières utilisations documentées du béton armé dans un immeuble résidentiel parisien à des fins purement expressives.
Postérité et état de conservation
L'immeuble est toujours en usage résidentiel. Il est inscrit au titre des monuments historiques, ce qui implique que toute intervention sur la façade est soumise à l'accord de l'Architecte des Bâtiments de France. Des restaurations ponctuelles ont été réalisées au cours des décennies, notamment pour traiter les fissures apparues dans certains panneaux de grès.
L'immeuble figure dans la base Mérimée sous la référence PA00088782, accessible publiquement via le portail pop.culture.gouv.fr, qui documente ses caractéristiques architecturales et l'historique des protections.
Éléments à observer en détail
- La porte d'entrée : programme sculptural le plus dense de l'ensemble
- Les chapiteaux des pilastres : motifs féminins stylisés en grès cérame
- Les garde-corps en fer forgé : continuité formelle avec les céramiques
- La corniche de couverture : transition entre façade et toiture en zinc
- Le soubassement en pierre de taille : contraste volontaire avec les revêtements céramiques
Sources et références
Les données factuelles de cet article proviennent de la base Mérimée du ministère de la Culture, des archives photographiques de Wikimedia Commons, et des publications publiques de la Direction régionale des affaires culturelles d'Île-de-France.